06 octobre 2005
Les joies de la cantine
Les restaurants d’entreprise créent des occasions de rêve pour apprendre à décoder les autres. Pour connaître quelqu’un, mettez-le face à son assiette, et vous en tirerez un panier plein de renseignements croustillants. Dans la plupart des cas. Il y a toujours quelques réfractaires qui restent branchés à leur ordinateur, vous expliquant l’état du projet qui les occupent, voire vous demandent votre avis pendant que vous êtes penché au-dessus de votre carré de poisson, en pleine traque aux arêtes. Il y a ceux qui ne mouftent pas, sérieux comme des papes face à leurs frites, soit parce qu’ils n’ont rien à dire, soit parce qu’ils ont déjà compris avant les autres que les ragots naissent et meurent dans le restaurant d’entreprise. Et que tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.
A l’heure du repas, chacun y va de son histoire. Les parents discutent de leurs bambins, parlent école, nounou, éducation et activités du mercredi, se demandant si trois ans n’est déjà pas trop tard pour mettre Pitchoune au piano si elle veut faire carrière. Un bon collègue est un bon parent dont l’enfant est épanoui, intelligent et adorablement affectueux. Ceux qui ne maternent pas bavardent cinéma, théâtre, concerts, sport, font des projets pour le week-end. Il faut montrer que l’on a une vie après le travail, que l’on se cultive à la mode. Tout ça est gentiment lisse et agréable, rien ne fâche, tout s’aborde mais rien ne se creuse. On n’est pas chez Jean-Luc Delarue.
Heureusement, comme toujours, il y a ce grain de sable. Infiniment discret mais subtilement omniprésent. Celui qui se glisse dans ce qui est trop plat, qui crée cette petite bosse et laisse une trace. Ce grain qui perturbe le système, sans pour autant l’arrêter.
Dans un restaurant d’entreprise, le grain de sable est celui qui répond, lorsqu’on l’interroge sur ce qu’il aime dans la vie, qu’il est passionné de yoyo.
Un ange passe, se demandant lui-même si ce trentenaire une méthode inégalée pour faire cesser instantanément tous les bruits de couverts, ou s’il pense vraiment ce qu’il dit. Ni une ni deux, le passionné se lève et s’exécute. Il sort de sa poche l’objet rond, s’attache la ficelle autour du doigt et se met à jouer. Un vrai yoyo de compétition qui s’enroule et se déroule à la vitesse du son, parcoure des diagonales en glissant dans un roulis doux et léger. Sans même atterrir dans un plat de purée.
Petite, mon yoyo Mickey descendait lentement sur sa ficelle et n’en remontait jamais, s’affaissant à quelques centimètres du sol, lorsqu’il ne tombait pas carrément, laissant ses deux moitiés se séparer et rouler à terre, tandis que seule la ficelle me restait au bout du doigt.
Le yoyo est revenu à la normale, le joueur s’est rassis face à ses frites. Les fourchettes se sont remises en action. Le spectacle était terminé.
Commentaires
détail... croustillant?
Et une anacoluthe ! une…
« Petite, mon yoyo Mickey descendait lentement sur sa ficelle… » Ceci est une anacoluthe. Il est possible de les collectionner, comme les insectes ou les timbres-poste.
Préférer une formule du genre : « Petite, je voyais avec dépit mon yoyo… » ou « Quand j'étais petite, mon yoyo… »
À moins qu'on ne veuille vendre une belle anacoluthe comme celle-ci aux enchères sur eBay.
Vous avez dit : "Anacoluthes ?"
J'ai commencé ma collection il y a une quinzaine de jours ; voici un premier petit lot :
"Arrivés au pied de l’édifice, je lui prends la main."
"Ne se posant pas de question, il n'y avait qu'une chose qui comptait pour l'instant... "
"Alors, dans un sursaut de clairvoyance, les remords commencent à envahir votre esprit et vous prenez de bonnes résolutions."
"Tout en lui expliquant, la main de Jules vint se poser… "
Je me ferai un plaisir de partager ma collection avec vous !
Rip
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