29 novembre 2005
Idée de chat
Le chat n'est pas contrariant. Il cherche juste le meilleur endroit au meilleur moment. Ce qui ne veut pas dire que cet endroit et ce moment vous conviennent. Quoi qu'il en soit, il faut s'incliner, car à peine chassé, le chat revient, jusqu'à ce que l'adversaire (vous) cède.
Dans son regard, pas une once de culpabilité. Rien qu'une interrogation passagère sur mon air désabusé.
Tout passe, puisqu'en lieu et place d'un film sans postérité, j'arrive enfin à prouver que mon animal a désormais bel et bien conquis tout l'espace.
28 novembre 2005
Découverte musicale
Le jazz a longtemps été pour moi une musique d’intellos, qui, pour être appréciée nécessitait de faire partie d’une élite. Une musique de surdoués pour improvisateurs branchés. Quelque chose d’inaccessible pour la grande rationnelle que je suis.
Je me souviendrai toute ma vie de mon premier concert de jazz, dans lequel je me suis retrouvée presque de force, dans la cave d’un restaurant. J’étais accompagnée de ces fameux bourgeois faussement intellectuels, pour qui le jazz ne s’apprécie que s’il part en vrille. En grand n’importe quoi pourvu que ce soit rythmé. Le tout réalisé dans une pièce sans fenêtre enfumée – pour que l’intello anarchiste en mal de révolution ait au moins l’impression de faire un truc interdit.
Jusqu’au jour où j’ai écouté Diana Krall. Un jazz enfin à ma portée. Plus évident, plus musical, moins capricieux ou aléatoire. Une musique avec un début et une fin. Une vraie mélodie. Une voix profonde, langoureuse et parlante. Même si je lui ai toujours reproché de se prendre pour un top modèle sur la pochette de ses disques. Le seul argument commercial un peu too much à mon goût.
Mon histoire avec Diana aura duré près de quatre ans. Je lui ai fermé la porte de mon univers ce week-end, en apprenant au hasard de mes errances à la FNAC qu’elle venait de sortir un album de chansons de Noël. Et puis quoi encore. On ne se compromet pas de cette manière lorsque l’on s’appelle Diana Krall. Que Pavarotti chante du Florent Pagny, soit, mais Diana en Père Noël, c’est trop.
Il me fallait donc une nouvelle idole. Madeleine Peyroux sera la prochaine. Un nom à sortir tous les mouchoirs, et avec un titre d’album comme Careless Love, on s’attend à du mystico-gélatineux de première qualité, du Céline Dion encore plus dégoulinant et moins doué.
Par curiosité, je saisis l’écouteur. Puis tout s’arrête. J’ai l’impression qu’il y a erreur sur le disque. Cette voix-là est afro-américaine, c’est évident. Sauf que Madeleine est aussi pâle que moi. Déjà en ce sens, cette femme est exceptionnelle.
En fermant les yeux, en oubliant son visage de ménagère de moins de cinquante ans, on dirait du Billie Holiday mêlé à du Nina Simone, des voix de femmes noires qui suintent du passé de leurs aînés. C’est troublant, violent et terriblement apaisant. Cette femme a le rythme dans la peau, porte en elle l’âme noire et nous entraîne loin. En quelques notes, on est ailleurs, dans une autre époque, et seul le silence qui sépare les morceaux pourrait nous ramener à notre réalité.
Cet album est une pure féerie. A écouter de toute urgence – avec son dernier album en duo avec William Galison (Got you on my mind) – pour faire un plein de sérénité avant d’aborder les fêtes de Noël et leur lot de bousculades.
24 novembre 2005
Duo de Nouilles - Le Ping Pong Pâtes
Leçon n°2: les Spaghettis Bolognèse Sèches
Ce mois-ci, le défi du Ping Pong Pâtes proposé par Manoue, ce sont des spaghettis bolognèse. De quoi changer du trio pâtes-ketchup-gruyère, et des pâtes à la carbonara dont je commence à saisir toutes les subtilités. La version réussie de la "bolo-pas-niaise" de Manoue est ici.
Pour une version express adaptée aux impatients qui oublient la moitié des ingrédients, et au palais peu exigeants, continuez votre lecture.
Première étape, émincer les oignons, l'ail et couper la carotte en petits dés. Pour l'ail, ce sera en poudre toute prête. Quant à l'oignon et la carotte, ils finissent dans le hachoir électrique, pour être finement broyés et se noyer dans ma sauce encore virtuelle que j'imagine lisse et onctueuse.
Le beau mélange finit dans la poêle, grésille avec l'huile d'olives, et se met à fumer.
A cet instant, je réalise qu'il fallait d'abord ébouillanter les tomates pour les peler, j'ouvre le réfrigérateur en catastrophe et sort une tomate toute vieille, frippée, et pas très en forme (photo de légiste censurée pour éviter l'écoeurement immédiat). Il ne me reste plus que mon coulis de tomates, qui rejoint le duo fumant.
Dans une poêle à part, je fais cuire ma viande hâchée. Le temps d'une fraction de seconde, je me demande si je ne suis pas en train de réchauffer la gamelle de Louloutte, mais non, il s'agit bien d'un steak.
Pour diluer ce qui s'apprête à ressembler à un tas tomaté compacté, il faut un cube de bouillon dilué dans de l'eau chaude. Je saute sur mes cubes, lis l'inscription. Bouillon de poule. Quant au vin, n'en parlons pas, j'ai tout simplement oublié. N'ayant que de la vodka à disposition, et étant suffisamment affamée pour ne pas massacrer mon plat du soir, je saute l'étape mouillage. Erreur, très très grosse erreur...
Ne reste plus qu'à faire cuire les pâtes pendant que ma viande a rejoint la grande poêle.
Quelques minutes plus tard, un oeil sur la seule chose que je sais faire me provoque une suée sans précédent.
Le doute s'installe. On dirait que l'eau mousse. Ais-je bien rincé la casserole avant de m'en servir?
Une fois le plat de résistance terminé, petite photo de fin d'aventure.
Dans ma tentative de comprendre cet échec, je relis la recette proposée par Manoue, et tombe sur le conseil suivant: "laisser cuire à feu doux le plus longtemps possible (jusqu'à deux heures, c'est parfait)". Grand silence solitaire. En tout et pour tout, la recette version "impatients" a duré 25 minutes. Il y a comme un problème.
Bilan de l'histoire: en grande généreuse que je suis, j'ai partagé la "sauce" avec Louloutte, qui a fini son plat plus vite que le mien. La prochaine fois, je lirai les étapes jusqu'au bout en utilisant tous les ingrédients.
Promis, ce week-end, je recommence!
Merci, Manoue!
23 novembre 2005
Rrroon-Pschhit
Prendre l’avion quand on a peur du vide, c’est un peu comme se noyer sans savoir nager. On est en plein dedans, il faut juste attendre que ça passe.
Paris-Londres, la noyade est rapide, peu douloureuse, en tout cas beaucoup moins que l’unique Paris-Cincinnati au cours duquel j’ai cru mourir dix fois, et finir écrasée pour de bon sous le siège de mon voisin d’en face, un obèse gras comme un hamburger, grâce à qui j’ai vu The Hours le nez de plus en plus aplati par l’écran de télé miniature.
Au retour, je m’installe, près du hublot, une exigence de ma part afin de voir avant tout le monde si l’aile brûle. Un japonais inoffensif s’assoit à côté de moi. Il s’attache, puis se positionne droit comme un i sur son fauteuil. Je n’ai pas le temps de voir à quoi il ressemble que sa tête se renverse en avant, brusquement, formant un parfait angle droit avec son torse. Il a les dents dans la cravate, ses lunettes tombent mais il ne réagit pas. Dans la seconde qui suit, j’imagine plein de choses, à commencer par une mort instantanée, irréversible, imprévisible, et tout à fait effrayante, dont il faudra que j’explique les causes au chef de cabine.
Quelques secondes et une panique plus tard, mes angoisses s’envolent. Les épaules de mon voisin se haussent, accompagnées du bruit si familier de l’homme qui dort. Le ronflement, cette erreur de la nature tout à fait pénible, qui ne trouve grâce à mes yeux que s’il vient du prince charmant. Encore que, dans les contes de fées, le prince ne ronfle pas (« ce qui ne veut pas dire qu’il ne le fait pas, puisque rien n’est dit sur le sujet » dixit un ronfleur sur la défensive). Sauf qu’en l’occurrence, cet homme-là ne ronfle pas, il roucoule. De plus en plus fort.
Ma voisine d’en face se retourne, visiblement surprise, puis très agacée. Comme si cela ne suffisait pas, elle râle. Un ronfleur sur ma gauche, une souffleuse devant. A ce rythme, je vais me faire aspirer par celui de derrière (à moins que ce ne soit par le hublot, mais n’y pensons pas).
L’avion vient de décoller, il me reste une heure à tenir. Le ronflement est lancinant, répétitif, terriblement obsédant, à peine couvert par les machineries, et a ceci de pervers qu’il vous fait caler votre respiration sur lui. Un moment d’inattention, et votre esprit se met à croire qu’il vous a possédé.
Pendant les démonstrations de sécurité me vient une idée. Je me mets à siffler. Au clair de la lune. Sans aucun effet. Je me racle la gorge, claque des doigts, reprends mon sifflage intempestif. Rien. Seule Miss Air France me regarde d’un air de plus en plus bizarre tandis qu’elle s’agite pour montrer comment respirer dans un masque à oxygène. Respirez normalement. C’est bien de le dire.
Au dessus de la Manche, tandis que je cherche une solution plus radicale, je sens une touffe de cheveux anonyme me titiller la joue. Ce ronfleur fou est en train de s’affaler sur moi.
Un coup de coude malencontreux, et le japonais se réveille en sursaut. Je suis sauvée. Un sourire. De biais. C’est l’heure de l’entracte. Encas de milieu de parcours.
Pendant que mon japonais se goinfre, je regarde par-dessus le hublot. Le plus beau coucher de soleil qu'il me soit donné de voir. Pendant que sous les nuages tombe la pluie.
21 novembre 2005
Coup de chance
C’est comme ça. Il y a ceux qui ont de la chance. Et ceux qui en ont moins. Je mets de côté ceux qui n’en ont pas du tout et qui sont dans la vraie misère, ceux-là ont toute ma compassion, à la chose près que leur malheur est si grand qu’on en pleurerait tous les jours si on s’écoutait un peu, on ne rirait de rien par peur de les offenser.
Donc voilà, il y a ceux qui ont du bol, qui ne demandent rien et qui ont tout. J’ai une copine comme ça, qui tombe de la lune tous les matins, en même temps que les bonnes nouvelles. Tandis que d’autres inondent le bottin en lettres de motivation, elle n’en envoie qu’une, en se disant que cela marchera peut-être, son CV n’a rien d’atomique, et voilà que trois jours plus tard, on l’appelle. Un entretien. Pour fixer les conditions de son embauche. Si ça n’était arrivé qu’une seule fois, on se dirait que c’est un coup de chance, sauf qu’en l’occurrence, ça fait cinq ans que ça dure. La même copine cherche un logement, lance la chose au milieu d’une soirée, et voilà qu’un pékin sorti de nulle part lui annonce qu’il quitte son trois pièces et qu’il est pote avec le propriétaire. Deux semaines plus tard, elle emménage, avec en cadeau du précédent locataire une machine à laver neuve.
Et puis, il y a ceux dont la bonne étoile est tombée dans un trou noir. Pendant qu’elle cherche la sortie à tâtons, il faut faire avec. Depuis quelques jours, je ne sais si mon étoile prend l’eau ou la fuite, mais toujours est-il qu’elle rame.
Je passerai vite sur le trentième anniversaire de mon voisin du dessus (jusqu’à cinq heures du matin), un guitariste fou qui s’entraîne pour la promo 2008 de la Star Ac’, et sur ma séance de gym ratée du lendemain. Il fallait faire la chaise sans chaise en étant appuyé sur un mur, et ma grâce naturelle étant particulièrement sensible à la qualité de mon sommeil, je me suis affalée comme une chaise sans pied. Très drôle.
Non, mon étoile déboussolée n’est pas qu’une blagueuse. Elle m’a envoyé la trouille de ma vie, vendredi soir, pour me faire regretter ma semaine de soixante heures. Encore une histoire de voiture. Dans mes aventures à quatre roues, il me manquait la tentative de vol de mon véhicule, avec moi dedans.
Sur une route parsemée de ralentisseurs, deux hommes, l’un sur le trottoir droit, l’autre au milieu de la rue déserte. Celui de droite se jette sur mon capot de devant, et le temps de dire un gros mot en pensant écoper du suicidé du vendredi, je pile. Son complice, un grand, pas commode du tout, saute sur ma portière, tente de l’ouvrir, mais comprend qu’elle est fermée, et ne trouve rien d’autre que son coude pour tenter de défoncer ma vitre. Mon cerveau étant en mode grand délire à cet instant, je confie mon destin à mes pieds, lesquels appuient sans vergogne sur l’accélérateur. La fuite comme solution absolue, je l’ai toujours dit, c’est le mieux. La preuve, je suis encore là pour écrire.
On a beau dire, tout se passe en quinze secondes, donc peu de temps de paniquer, mais une fois le calme revenu, on gamberge. Et si, et si, et si.
Le temps de s'imaginer défigurée, démunie et fauchée, le deuxième bon réflexe du week-end. Ouvrir sa boîte aux lettres. A priori, rien que de l’anodin. Etant donné ce que j’y ai trouvé, j’aurai préféré des pubs.
Les impôts. La troisième taxe d’habitation 2005 en quatre mois. Pour le même logement.
La bonne nouvelle, c'est que demain, je prends l'avion.
15 novembre 2005
Psychanalyse féline
Ma relation avec mon chat vient de prendre un tournant historique, dont je n’arrive pas pour le moment à mesurer la gravité. Pour elle ou pour moi.
Depuis quelques jours, Louloutte, qui comme tout chat digne du nom cherche à étendre son territoire par tous les moyens, tente un coup d’état, un putsch, une révolution. Avec le moyen le plus puissant dont elle dispose. Elle prend l’appartement pour une litière géante. En y réfléchissant bien, si j’étais un chat, je ferais sans doute pareil. Pourquoi se contraindre à un bac granuleux lorsque l’on peut poser ses cuissots poilus sur une veste soyeuse ou sur tout autre linge propre qui sent bon ?
La première fois, je râle. La deuxième fois, je m’énerve. La troisième, je crise. Mais comme tout être humain face à un cerveau moins développé que le mien, je ne me remets sûrement pas en cause. Du haut de ses cinq ans, ce chat est un pervers, qui me veut du mal, voire me provoque et me cherche des tiques. Malgré tout l’amour que je lui porte. Tout est de sa faute.
Bien entendu, ce raisonnement primitif ne fait pas avancer le problème, qui reste bien là, collé à mes lessives du dimanche, tenace en odeur et particulièrement irritant pour le moral.
Voilà que je me mets à quatre pattes, face à la sauvageonne qui frétille du museau, se demandant à quel jeu je cherche à l’associer, elle se rapproche, me sniffe, sent le vent de la colère qu’elle désamorce inévitablement en frottant sa joue contre la mienne. A cet instant, je réalise qu’il va falloir aller plus loin. Et c’est là que toute connaissance sur la psychologie du chat s’annonce fondamentale.
Je tente une négociation avec l’animal, lui parle avec amour, la supplie d’arrêter, accepte même de jouer plus longtemps que d’habitude, atteignant le tréfonds de la servitude, mais cette fois, c’est vraiment pour la bonne cause. Louloutte qui m’aime s’installe donc paisiblement sur ma pile de linge à repasser, tout en m’écoutant avec attention, puis se relève calmement, me laissant sans voix face au cadeau du samedi.
Plus qu’une solution. Le vétérinaire, un grand gars tout simple et plus zen que quatre générations de moines tibétains, passe tout en revue, conclut que je suis une bonne maîtresse (soulagement) mais que mon chat me fait part de son mal-être. Donc Louloutte, qui a passé une partie de sa vie dans une poubelle, qui est désormais munie de cinq coussins persos, de deux gamelles pleines de Gourmet Gold et de son herbe anti-boules de poils, nous fait une déprime.
Le véto change de ton, me demande si moi, je vais bien. Ca y est, c’est de ma faute. En vérité, non, ça ne va pas, surtout depuis que j’ai l’impression d’habiter dans une litière. J’en rêve même la nuit. Il me répond « en effet, c’est le chat qui se mord la queue », me plongeant dans un sombre questionnement sur l’identité du chat dans cette phrase. Il sort son bloc-notes, je m’attends à recevoir une ordonnance de Prozac rien que pour moi. Venant d’un vétérinaire, je trouverais la situation cocasse mais pour Louloutte, rien n’est trop beau.
Sur le papier, un dessin qui ressemble à un anti-moustique électrique avec un nom barbare, inconnu de ma liste de courses.
« Un diffuseur de phéromones anti-stress, ça vous calmera toutes les deux. Si ça ne marche pas, il faudra consulter un comportementaliste ».
Mon chat sur un divan, et moi dans une litière. On est d’accord, quelque chose cloche. Sauf que depuis deux jours, tout va pour le mieux.
13 novembre 2005
Aux Champs-Elysées, au soleil, sous la pluie...
Certaines expériences agissent comme de sérieuses piqûres de rappel, aussi désagréables qu’un vaccin contre le tétanos, et dont on croit avoir oublié la douleur tandis qu'elle était encore en nous.
Samedi, l’envie m’a prise d’aller au cinéma. « La boîte noire ». Sur les Champs-Élysées. La vraie mauvaise idée du jour. Je le savais depuis le début. La phrase magique « Et si on allait à l’UGC Normandie ? » est de mon cru, je n’en reviens toujours pas. A cet instant, l’énorme nuage sombre de la bourde s’est installé au-dessus de moi, s’intercalant entre la pluie parisienne et mon cerveau bêta.
Une demi-heure avant le début du film, me voilà dans le bus, bondé, envahi de parapluies mouillés égouttant sur mes pompes en toile et mon pantalon beige, mis rien que pour l’occasion. Quitte à perdre la raison, autant qu’elle vous échappe vraiment. Pendant que mes voisins dégoulinent, je tente discrètement une reprise d’autorité sur mon parapluie qui refuse de se fermer complètement, inondant au passage les escarpins d’une gamine tellement impressionnée par l’épave rouillée que je tiens entre les mains qu’elle ne dit rien. Heureusement pour moi car son père, un gros moustachu aux mains tordues, n’a rien de commode.
Tout le monde se rend au même endroit, on dirait. Au terminus, je n’ai pas besoin de chercher la sortie, la foule m’y pousse d’office, et j’atterris sur la fameuse avenue. A peine le temps de reprendre mon souffle qu’une armée de têtards m’entraîne dans sa migration, dans le sens de la descente, ce qui tombe bien puisque c’est là que je vais.
Autour de moi, pas un mètre carré de verdure ni de pavé, rien que des bras désaccordés, des pieds trempés qui éclaboussent ceux d’à-côté, des parapluies qui se bousculent, des sacs qui s’entrechoquent. j'en oublie de voir les boutiques, obsédée par les cinq centimètres de visibilité devant moi. Il y a des couples collés comme des moules qui s’arrêtent devant vous refusant de se dessouder pour vous laisser passer, il faut les contourner, rentrer dans le lampadaire planqué juste derrière ou finir le pied dans le caniveau (tout en le retirant au plus vite pour éviter une roue de vélo ou de roller).
Il y a d’irresponsables promeneurs de chiens miniatures, dont les bêtes affolées font trois fois le tour de votre jambe, enroulant leur laisse autour de votre mollet soudain transformé en chipolata. Je m’écarte, rencontre un autre obstacle. Un moutard s’agrippe à moi, pensant sans doute me traverser pour passer. Il a de beaux yeux, mais surtout une bouche décorée de ketchup, et me tend une main pleine de frites. Celle précisément qui me tenait le pantalon quelques secondes auparavant. Cette fois, j’en suis sûre, je ne ressemble plus à rien. Dans une minute, une minette Vanish sortira de nulle part pour me proposer de poser pour sa pub et montrer à la France entière que sa lessive nettoie tout, même le pire.
J’ai la très désagréable impression coupable d’être une sardine à contre-courant et de l’avoir cherché. Je profite d’une rue perpendiculaire pour m’y jeter comme un phoque échoué sur une plage tahitienne. Je suis seule, enfin. Le film commence dans vingt minutes et je dois retrouver mon accompagnateur, dont l’énorme défaut à cet instant a été de ne pas avoir osé déjouer mon plan minable.
Les yeux dans l’avenue grouillante, le reste du corps dans le vide, je tente une percée pour voir s’il est arrivé. Je ne vois rien d’autre qu’un flot de têtes mouvantes. On est mal. Mon portable sonne. C’est lui. Il m’assure qu’il est devant le cinéma, je ne le vois pas. Quand soudain j’aperçois la foule qui s'écarte. Au milieu, un dingue qui agite les bras et saute partout. On y est. Le film peut commencer.
Dans notre cerveau existe une boîte noire qui enregistre tout depuis notre naissance. Nous croyons avoir oublié, mais la boîte noire garde tout, recrachant par moments ce que l’on croyait perdu.
En espérant qu’un double-fond bien scellé s'y trouve pour y loger les sorties sur les Champs-Élysées.
10 novembre 2005
Oui au marketing régressif
Quitte à me mettre à dos les amateurs de brocolis et de produits bios, les dentistes et les bonnes mères, je le dis comme je le pense : les bonbons gélifiés sont l’une des plus merveilleuses inventions.
D’ailleurs, à l’heure où j’écris ce billet, j’en ai plein la bouche. Issus d’un paquet énorme acheté compulsivement pendant mes courses laborieuses. Me voilà qui hésite entre le pavé de saumon et le filet de truite, cherche dans mon lobe frontal une recette adéquate light, et pendant que mon cerveau en week-end mouline dans le vide, mes pas m’entraînent au rayon sucreries.
En temps normal, la raison l’emporte toujours et me dévie en direction des chocolats (riches en magnésium comme chacun sait), mais ce soir, c’est le blocage. Un énorme « pourquoi pas » clignote devant moi. J’ai le choix entre des nounours, des Schtroumpfs, des œufs au plat, des bananes, des fraises Tagada. A cet instant, plantée au milieu du Monoprix, je replonge en enfance, et revois ces bacs transparents de la boulangerie avec toutes ces cochonneries alignées, les roudoudous en plus. Mon hésitation n’a pas changé. Lequel?
Un paquet de Carambar Flex me fait de l’œil. Je ne connais pas. Pourtant, je travaille dans les innovations produit. L'institution Marketing s'attaque à l'inusable Carambar légendaire, c'est un tournant stratégique pour la marque, il faut que j'essaie. Une fois n’est pas coutume, mon boulot me sert un alibi en béton. J’attrape le sachet, mou comme un saumon pompette, le coince entre des yaourts 0%, des bananes véritables, et un chou vert que je finirai par abandonner incognito dans le caddie d’un autre, faute d’avoir trouvé dans mon crâne amorphe une idée de préparation.
Une fois chez moi, je m’installe, sur mon canapé, prête à mon quart d’heure régressif. Le bonheur d’un week-end qui commence, la gourmandise aux lèvres et un enchevêtrement de bonbons fluos, longs comme des limaces me tendent les bras.
Pour augmenter les ventes du Carambar, il faut tout faire sauf du Carambar. D'où le Carambar Flex qui n'a rien du Carambar millénaire. Il est nu comme un ver, sans son emballage jaune, et d’un peu plus près, il ressemble à un crocodile gélifié qui se prendrait pour un boudin. Mais le moelleux y est, ça sent le sucre, le faux fruit, le fondant. Adieu blagues Carambar coupées en leur milieu, bonjour glucides gélatineux et arômes artificiels.
Une fois que l’on commence, impossible de s’arrêter. Je ferme le paquet mais le sucre est là, sur mes papilles vitaminées, les limaces fluos me rappellent, j’ouvre le sachet, un petit dernier pour la route, cette fois promis, c’est vraiment le dernier. Car il n’en reste plus.
J’ai envie de vomir, persuadée d’être devenue diabétique à cet instant précis et je repense aux paroles du médecin sadique. Le sucre va sur les cuisses, direct. Demain, c’est sûr, je craque mon jeans.
Tant pis, au lieu de faire jouer le chat, j’irai courir après sa balle.
08 novembre 2005
Photo du jour
Dur, dur d'être une crevette.
(mes pensées à Caline, qui a pris quelques rides mais pas un seul centimètre depuis cette photo. Caline qui est toujours de la même couleur que le canapé, ce qui est infiniment dangereux, et Caline qui malgré sa petite taille arrive à vous lécher la figure d'une seule traite sans prévenir).
04 novembre 2005
Fil fatal
Jeune cadre dynamique, moins de trente ans, ne comptant pas ses heures, habituée au travail d’équipe et consciencieuse, donc tout à fait indispensable. Voilà comment se motiver le matin. Façon école de commerce et dents pointues, lorsque l’on n’a qu’une seule envie pressante, celle de repartir illico sous sa couette pour quelques heures de sommeil en plus.
En regardant la vérité en face, cela donnerait plutôt : jeune (toujours) abeille ouvrière cotisant pour tout le monde, travaillant deux fois trente cinq heures par semaine, adepte du don anonyme de congés payés pour le bien de l’économie. En poursuivant la logique, on arrive vite à la conclusion que dans quarante ans, à l’heure de la retraite (si je suis toujours là, et si la carotte ne continue pas de reculer), j’aurai donc en réalité travaillé l’équivalent de quatre-vingts ans d’activité, ce qui est tout à fait flippant, puisque cela signifie que je vieillis deux fois plus vite.
Je laisse donc cette pensée négative au placard, préférant de loin ma première définition même si elle reste insatisfaisante et inexacte. N’essayons pas pour le moment de la peaufiner, j’aurais l’impression d’écrire mon épitaphe, ce qui paraît tout à fait prématuré, dans la mesure où il me reste soixante-douze ans à tirer (voire plus, mais je ne voudrais pas abuser du système).
Me voilà donc pleine d’énergie positive, jeune dynamique et motivée que je suis, un vendredi matin, devant ma glace qui me renvoie une tête qui n’est visiblement pas la mienne. Je n’ai jamais cette tête de déterrée, je suis fraîche, pimpante, le rose aux joues et la mine réjouie. Sauf aujourd’hui.
Dans un cas comme ça, inutile de chercher le moindre réconfort, c’est une massue qui me tombe dessus. Un poids lourd qui m’assomme. Terminator qui m’épingle. Dans ce miroir, en face de moi, le détail qui décime le château de cartes.
Je regarde, me rapproche, ne respire plus. La Terre vient de s’arrêter, rien que pour moi. Le temps que réaliser qu’un intrus s’est invité en haut de mon crâne intelligent.
Un fil. Brillant. Royal. Vénéneux.
Je l’attrape du bout des doigts. Je tire, extirpe la chose, réalise que j’ai eu mal. Stupeur après le aïe. Ce fil était un cheveu. Mon premier cheveu blanc.
Une chute du dixième étage. Un saut en élastique sans élastique. Une noyade silencieuse au fond de la Mer Noire. Une angoisse pire que celle du lundi matin. Un très grand moment de solitude.
C’est le début de la fin. Mon épitaphe me semble d’un seul coup beaucoup plus d’actualité.
Une seule alternative à ce cercle aussi vicieux que sinistre. Enrayer la déchéance. Puisque je vieillis deux fois plus vite en travaillant deux fois plus, aujourd’hui, c’est décidé. Je bulle.
