22 décembre 2005
A15
Hier matin, un homme est mort. A un endroit qui n’a pas de nom. Juste celui d’une autoroute. Son véhicule, une camionnette rouge a heurté de plein fouet la barrière de sécurité qui sépare les deux sens de circulation, barrière qui s’est éventrée sous le choc. On ne saura jamais ce qu’il s’est passé, mais après tout, quelle importance ? Dans sa course, il a entraîné deux voitures légères. Si légères qu’elles ne ressemblent plus à rien, sauf peut-être à un César relooké.
Passer devant un accident de cette ampleur prend toujours la même allure. Au début un bouchon, on ne sait pas vraiment pourquoi, puis on comprend, les lumières jaunes et bleues apparaissent au tournant, et l'on sait à quoi s’attendre sans y être vraiment préparé. On traverse la scène de mort avec une boule dans la gorge, on aimerait ignorer le spectacle pour ne pas avoir l’air curieux ou voyeur. Et pourtant le regard y va, il y retourne, comme si le mort allongé sur le bitume voulait vous dire « regardez-moi, regardez comme je suis. Et souvenez-vous que mourir ici n’est pas une belle mort. » A cet instant, il n’y a plus de bouchon. Juste une procession lente et éphémère de voitures anonymes dans un silence qui pèse.
A quelques minutes près, on aurait pu y être, voilà ce à quoi l’on a échappé pour cette fois. Les tôles sont brouillées, le verre en équilibre, fracturé de partout, l’avant du véhicule n’existe plus, on ne voit pas où il est. Juste planté dans ce corps qui ne sert plus à rien.
Depuis hier, je repense à cet homme. Qui s’est levé un matin sans savoir qu’il vivait son dernier réveil. Il est peut-être parti en embrassant ses enfants, suivi d’un « à ce soir » machinal, que l’on prononce sans y penser vraiment, en emportant avec lui tous les mots qu’il n’aura pas eu le temps de leur dire.
Je pense à une famille qui s’apprêtait à fêter Noël, peut-être qu’un cadeau l’attendait au fond d’un placard ou sous le sapin, un marteau fait maison ou un dessin, un cadeau qui n’a plus de destinataire.
Ou peut-être bien que cet homme était seul. Et qu’il ne manque à personne.
21 décembre 2005
La révolte des dindes
Ce que je déteste dans Noël, ce sont les courses alimentaires.
Pourtant, j’aime cuisiner. La curiosité du résultat me fascine. La cuisine réveille le fantasme qui m’habitait pendant les cours de physique-chimie, particulièrement obscurs et mystérieux. La cuisine est une chimie, mais elle a du goût, qu’elle soit ou non accompagnée de fumée noire ou de mélanges malencontreux.
Cette année, je prépare mon foie gras seule. Avec le sel, l’armagnac, la marinade et tout le toutim. Une idée de dingue qui m’est tombée dessus à la dernière pleine lune, et que je ne m’explique toujours pas.
Pause du midi, entre deux projets, je file au centre commercial pour dénicher la bête. Ou plutôt le bout de bête. J’ai l’âme légère d’une consommatrice du mardi, personne ne fait ses courses un mardi, surtout quand Noël tombe un dimanche.
Seulement voilà, les cerveaux sont connectés. Automobiliste, on change de file au moindre bouchon, choisissant celle qui a l’air d’être la plus rapide, et qui devient la plus lente. Consommateur, on prend les devants pour les cadeaux de Noël, et le dernier weekend de Novembre est un des plus encombrés. Vacancier, on part en septembre, et les bords de plage sont envahis. Cuisinier, on fait ses courses le mardi au centre commercial.
Une fois à l’étage volaille, une grande panique s’installe. Une armée de caddies mal organisés bouche le rayon. Les pintades volent. L’une est tenue par l’aile, l’autre par la cuisse, on pèse, on soupèse, on lit, on repèse. Les cadavres de dinde passent de main en main, reviennent à la case départ, posés sur d’autres cadavres, dans le bac frais qui finit par ne plus l’être. Un commercial habillé en fermier vend ses bêtes, tapote le blanc, pèse à son tour, fait une moue de profond contentement face à une chair aussi tendre qui épouse les formes de son pouce tâteur. Une dinde passée à la casserole sert d'échantillon, on la tranche dans le vif, dans le sens des plumes. Les acheteurs potentiels s'empiffrent, se suçant les doigts gras, qu'ils essuient discrètement sur le rebord du caddie.
J’aimerais du canard. Un foie gras de canard cru. Je ne vois rien. Sauf une énorme poule habillée en rouge, un talkie-walkie dans la main, l’air débordé, trop occupée à gérer la basse-cour des morts et des vivants. Je pose ma question, elle me regarde à peine, puis s’enfonce l’antenne du talkie-walkie dans la bouche en m’expliquant que les cinq caisses de foies gras sont parties ce matin, il faut que je revienne demain vers 10h.
Demain vers 10h, il faut donc que j’explique à mon client que je dois le quitter, pour chercher au centre commercial un foie gavé sous peine de devoir choisir la facilité et acheter du tout fait. Je savais que mon idée était dingue.
Ma voisine, une retraitée qui n’a rien à faire entre midi et deux, est en pleine contemplation mystique. Une dinde deux fois plus grosse que son cerveau entre les mains. J’essaie de traverser l'élevage, entre elle et son caddie. La dinde sent une opportunité pour se faire la malle, elle se retourne, et tandis que la vieille dame jongle maladroitement, la dinde révoltée atterri grossièrement sur mes pieds. Trois kilos de chair qui s’abattent sur vos orteils, ça fait mal. Je fais un bond en arrière, tandis que la dinde continue de chercher la sortie. La vieille poursuit l’animal sauvage, dont la course s’arrête aux pieds du colosse provincial. Une fois rattrapée, la bête retourne discrètement dans le fond du bac, l’emballage percé, la peau déplumée à l’air.
Assister à ce cirque me donne envie de jambon. Avec un thé chaud.
18 décembre 2005
Marrons
Ce que j’aime dans Noël, ce sont ses marrons glacés.
Depuis toujours, les brisures confites accompagnent mes fins d’année. Uniquement à ce moment-là. A nul autre instant. Une douceur particulière, pâteuse, sucrée, coulante et fondante. Qui s’écrase et se transforme en crème, un rappel à celle que j’étale l’été sur mes crêpes. Un retour à la chaleur lorsque le froid gèle.
Les marrons glacés font partie de ces souvenirs d’enfance que je glisse dans mes poches, que j’emmène pour plus tard, comme les coquillages que je ramassais sur la plage. Petite, je guettais la boîte posée sur la table. Il fallait attendre le jour J. Pour patienter, j'avais droit aux marrons chauds. Ceux que l'on trouve au détour d'une rue glaciale, et que l'on enroule dans un papier journal. Dont on détache l'enveloppe en les tenant du bout des doigts. Brûlants. Durs. Mais ils finissent toujours par fondre, et laisser cette consistence pâteuse qui vous enrobe, si réconfortante.
Chaque année, j’essayais d’avancer l’heure des marrons glacés, en sachant que l’attente était longue et jouissive à la fois. On ouvrait le trésor, et la plaque dorée était là, garnie. Le meilleur moment de la journée. Avec ce sucre en bouche, le Père Noël pouvait bien attendre.
Ce souvenir fait partie de ceux que je veux transmettre, et qu’il ne faudra pas laisser s’échapper.
Une fois Noël passé, la boîte sera vide. La place sera alors libre pour la prochaine. Dans un an. On ne sait rien de Noël prochain. Sauf qu’ils seront là.
15 décembre 2005
Photo du jour
Qui a dit que la position du foetus était réservée aux humains?
13 décembre 2005
Photo du jour
Ouh, les belles quenottes. Il y en a qui ont de la chance.
Aigrie, moi?
Du tout, juste gonflée comme un hamster.
12 décembre 2005
Dinde aux chicots
C’est Noël, tout se déglingue.
Comme chaque année, mon appréhension à l’égard de cette période se communique à mon corps. On appelle cela de la somatisation. Cette fois, elle s’attaque à mes dents pour leur éviter de grincer, pour m’éviter de médire, pour m’éviter d’avaler la pilule Noël et la dinde qui va avec.
Tout commence par un bonbon anodin, mou comme une limace de printemps. On s’attend à ce qu’il fonde en laissant échapper de son sucre tout le plaisir qui va avec. On croque délicatement dans le moelleux, en attendant avec jubilation la douce résistance gélatineuse qui finit par céder sous la dent.
Sauf qu’aujourd’hui, c’est la dent qui cède sous la gélatine. De l’émail contre du mou, c’est le mou qui gagne. On aura tout vu. La limace devient croustillante et c’est la douleur qui l’emporte sur la gourmandise.
Au début, on ne sait pas trop ce qu’il se passe, on ne comprend pas bien cette agression inattendue, cette douleur s’empare de votre bouche, de votre être tout entier. Plus rien ne compte que de cracher vulgairement le corps étranger, en espérant que le mal repartira avec, aussi vite qu’il est apparu.
La souffrance reste là, à vous taquiner la molaire dont la douce moitié s’est faite la malle.
Il faut trouver un dentiste qui veuille bien vous prendre dans l’urgence. Parce que celui qui vous soigne depuis vingt ans a eu la bonne idée de prendre sa retraite. Vous n’êtes pas inscrit chez nous ? Désolé, on ne peut rien pour vous. Autrement dit, démerdes-toi avec ton chicot.
Bref, après avoir écumé l’annuaire, en voilà une qui veut bien de moi dans une heure. Soit elle est nulle et n’a aucun patient, soit j’ai vraiment beaucoup de chance, ce qui m’étonnerait vu la bataille glorieuse que vient de livrer ma mâchoire à un vulgaire nounours en gélatine.
J’arrive dans un cabinet aseptisé, on me propose une brosse à dents, pour un lavage express, je n’ai jamais vu ça de ma vie, déjà que mon chicot ne me rend pas fière, mais là, j’ai l’impression d’être totalement crade. La dentiste s’arme d’un masque, de ses gants en latex, me demande d’ouvrir grand la bouche, puis écarquille les yeux comme si elle venait de voir un volcan en éruption.
Elle enlève tout. Masque, gants, blouse. Avant d’attaquer ma molaire en feu pour une opération de la dernière chance, elle me fait la morale. Il faut consulter au moins une fois par an, ce qui de toute évidence n’a jamais été fait. Si j’avais été obéissante, on n’en serait pas là. Peut-être bien.
J’aimerais lui expliquer que les dentistes consultant entre 9h et 18h, du lundi au vendredi, il faudrait que je prenne une RTT pour me faire perforer les dents, mais elle ne comprendrait sans doute pas l’aberration que représente la prise de congé pour se faire du mal.
De toute façon, c’est foutu. J’en prends pour deux rendez-vous deux fois par semaine.
Voilà la bonne excuse que je cherchais pour éviter les bâfreries de fin d’année.
Vive les bonbons mous, je l’ai toujours dit.
08 décembre 2005
Mon beau sapin
Ca y est, la folie de Noël gronde, monte comme une Chantilly, une mayo trop tournée, et entame mon moral avec la même vigueur que celle de la tronçonneuse qui scie les sapins de France.
Pour faire face à mon énervement grandissant mêlé à la mélancolie saisonnière qui s’empare de moi à cette période de l’année, rien ne vaut un passage chez le fleuriste. Pour un beau sapin. Un arbre, la vie, un semblant de retour à l’ère primaire, une occasion annuelle de faire mon Eve chez moi, tranquille, et de manger mes pommes en toute impunité sous les aiguilles.
Le sapin de cette année sera vigoureux, large, haut, fourni, bien vert. Un vrai qui ne perd pas son feuillage, mon expérience de cette race d’arbre m’ayant appris que les aiguilles ne tombent pas toutes mais s’affaissent lamentablement, en verticale, entrainant les branches qui se courbent tristement, l’arbre finissant par ressembler à un bobtail mouillé.
Il est là, majestueux, bien que boudiné dans son emballage filandreux, il m’attend. Il est droit comme un i sur son socle en bois, et en très aplati, il m’a l’air beau comme tout. Une fois l’arbre payé, c’est la grande débrouille. Le vendeur qui saisissait mon arbre comme s’il s’agissait d’un bouquet de persil est passé à autre chose, à mon tour de le porter. D’un seul coup, il me paraît beaucoup plus lourd que prévu, je me sens bête. En verticale ou à l’horizontale, je me demande dans quel sens. Pendant mes essais, la carapace de fils se perce, laissant échapper une branche, laquelle en entraîne une autre, et voilà que la moitié de mon arbre se déplie comme un magicien déploierait un lapin caché dans sa manche.
J’attrape mon sapin à bras le corps, le porte à bout de bras, les aiguilles dans le nez, ça me gratte de partout, j’ai chaud, en plus je suis enrhumée. Pause mouchoir. J’arrête tout, dépose mon paquet écolo sur le sol trempé par la pluie, le boudin de fils est au sommet de mon sapin désormais complètement à nu et parfaitement déployé. Vu sous cet angle, il est monstrueusement large, de quoi occuper la moitié de mon salon. Les passants qui me doublent se prennent les pieds dans les branches, lesquelles se plient voire se cassent, il est temps de repartir.
Une fois en bas de chez moi, le souvenir douloureux de l’absence d’ascenseur se rappelle à moi. Je tasse le sapin pour passer dans l’escalier, large comme le détroit de Gibraltar, je ne vois plus rien. Une voix émergeant de derrière la forêt me propose de l’aide. Le temps de déposer mon arbre et de constater qu’un important transfert d’aiguilles et de terre s’est opéré sur mon manteau, et le voisin sexy me sert un sourire Colgate qui s’élargit au fur et à mesure que ma tenue feuillue et mes griffures de sapin sur ma joue se dévoilent. Toujours là au bon moment. J’assume, comme toujours, détournant la conversation sur la beauté de mon arbre.
Je rentre chez moi, pose la bête dans l’entrée. Louloutte a l’œil qui brille. Elle approche son museau curieux des aiguilles, se lèche les babines, respire le bois coupé. Je la laisse à ses découvertes, migre dans la cuisine pour un thé réconfortant. Pendant ma pause de récupération, un miaou perce l’air. Le sapin s’anime, se secoue dans tous les sens. Louloutte vient de faire un bond dans l’arbre, et au milieu des aiguilles, elle réalise à quel point il lui sera difficile de sortir de là sans mon aide. Comme chaque année.
Noël peut commencer.
01 décembre 2005
Actimel, remboursé par la Sécu?
On y est presque.
L’institut d’assurance complémentaire santé Maaf Santé vient d’annoncer qu’il reversera à ses adhérents une partie des frais d’achat des produits Pro-Activ. Des paliers de remboursement sont prévus, le jackpot de 40 euros étant réservé aux cotisants shootés au Pro Activ – soit des consommateurs de plus de 21 unités par an.
La bonne idée se propage. AGF prévoit un accord similaire avec Danacol.
Cette nouvelle me laisse perplexe. Prenons le problème dans l’ordre.
Pour commencer, je ne suis pas consommatrice de ces produits arnaques – bien loin de "l'efficace et pas cher" de notre Maaf nationale. Cette redistribution ne me concerne donc pas. Sauf bien sûr si je pense à mes cotisations dont une partie sera reversée aux naïfs pleins aux as qui ont les moyens de se payer un Actimel par jour pour être à la mode. Rien que d’y penser, j’en ai mal au ventre.
Quant à me tourner vers la solution Danacol ou Bio pour régler mes problèmes naissants de boyaux, je n’y compte pas dans la mesure où ce n’est pas l’intégralité de mes frais qui seraient remboursés, et à cinq euros la plaquette de beurre light, je préfère encore manger du Nutella, au moins je me fais vraiment plaisir.
En tout cas, le coup est bien monté : les assureurs pourront attirer à eux une clientèle plus aisée, qui n’ira pas jouer le jeu de la collection de tickets de caisse à renvoyer en fin d’année. Sauf si cette population, en plus de financer l’industrie de l’inutile, compte ses sous, auquel cas elle risque de consommer davantage pour gagner plus. Toujours sur le dos de ceux qui n’en ont pas les moyens, et dont la part de cotisation reversée aux riches augmente fatalement proportionnellement à cette surconsommation (sauf si les tarifs en profitent pour augmenter, rien n'est moins sûr). Au final, nous sommes d’accord, tout le monde s’engraisse sauf ceux qui en auraient besoin: les bourges qui s’enfilent des tartines remboursées, les assureurs (qui en recrutant les plus riches augmentent les souscriptions à des services onéreux), et les industries d’alicaments qui bénéficient d’une image de marque au sommet (si c’est remboursé, c’est que ça marche, donc ruinez-vous).
Enfin, pour récupérer 40 euros (en bon de réduction pour une autre assurance, type assurance décès ne couvrant pas l’hypercholestérolémie, ma mauvaise langue suppose), il faudra consommer 21 plaquettes de beurre par an. Avec la meilleure volonté du monde, je n’arrive à dissiper l’énorme doute qui plane au dessus de mes artères huilées. Soit ces gros consommateurs ont un taux de cholestérol négatif, soit quelqu’un essaye de nous pousser à la surconsommation dans le but de nous rendre vraiment malade.
A l’évidence, quelque chose m’échappe. Les assureurs pourraient utiliser nos cotisations pour permettre à davantage de foyers d’accéder à une couverture complémentaire, ils pourraient participer à des dons citoyens pour aider la recherche à trouver de vrais remèdes à de vraies maladies, ils pourraient compenser le désengagement de la Sécurité Sociale par une meilleure prise en charge des médicaments de base.
Au lieu de ça, ils s’associent à Danacol, tous deux n’ayant pour seule ambition que celle de faire du business à des milliers de lieues d’une vraie préoccupation en matière de santé.
J'ai envie de vomir.
A lire: http://www.libe.fr/page.php?Article=341387
