21 mai 2006
Almodovar est beau
Je ne sais pas si Dieu est grand, mais Almodovar l’est bien plus encore.
Tout sur ma mère l’a érigé au plus haut dans mon cœur, Volver l’y maintiendra pour longtemps.
Le Da Vinci Code est controversé, Volver ne peut pas l’être.
Ce film est un film de femmes fortes. Comme toujours. Des femmes qui portent en elles toutes les responsabilités que le monde a laissé tomber sur leurs épaules frêles. Rien ne les épargne, ni la mort, ni l’inceste, ni la maladie. Mais sans cesse, elles continuent de se battre, sans jamais renoncer, tout en étant entraînées malgré elles dans des scénarios de répétition implacables qu’elles se transmettent de mère en fille.
Ces femmes sont des battantes, dont le moteur est une incroyable énergie de vie, qu’elles s’échangent par de nombreuses embrassades charnelles. Trois bises bruyantes sur la joue données avec la générosité non calculée des mères et la bonté de celles qui savent tout ce qu’il faut pour affronter le pire.
Les hommes sont minables, comme souvent dans le cinéma d’Almodovar. Maris lâches, infidèles et paresseux. Pères irresponsables, irrespectueux et monstrueux. Ces hommes-là ne peuvent survivre, ils sont éliminés d’office, tandis que les épouses et filles réparent comme elles peuvent les blessures profondes laissées par autant d’immaturité. Il y a bien quelques gentils qui apparaissent en filigrane, mais les femmes d’Almodovar ne les voient pas tant ils ne font pas le poids face à une telle puissance de vie.
Alors les femmes conduisent des camionnettes, creusent la terre, portent des réfrigérateurs. Sans oublier de cuisiner, de chanter, de pleurer et de rire. En jupe et décolleté.
La mort est là, toujours. Mais Almodovar fait revenir ceux que l’on aime plus que tout. Parce que la pensée et l’amour peuvent faire des miracles face à l’inacceptable. Parce que l’on peut mourir demain sans avoir eu le temps de tout dire. Parce que ceux qui nous entourent peuvent partir sans que l’on ait pu leur demander pardon. Parce que ceux que l’on aime nous manqueront toujours, laissant un vide obsédant et irréversible. Les hommes, eux, dans ce film, ne reviennent pas pour s’excuser, tandis que les femmes ont encore tant d’énergie et d’amour qu’elles survivent à la mort. Le père peut bien mourir, on ne peut se passer de sa mère.
Volver se termine sur une question fondamentale. A la fois simple, évidente, et pourtant si lourde et sans solution. Une question qui touche en plein coeur et laisse les larmes au bord des yeux. Larmes que l’on garde pour plus tard. Une fois chez soi, en repensant à cette histoire.
Un jour, j’aimerais qu’Almodovar fasse un film d’hommes à la hauteur. Je sais qu’ils existent. Maris solides, courageux et sensibles. Pères responsables, protecteurs et respectueux. Il en ferait des héros magnifiques et exemplaires.
Pour qu’enfin les femmes d’Almodovar puissent être un peu plus sereines.
29 août 2005
Benoît Poelvoorde me plaît
Photo empruntée au site officiel de l'acteur: http://www.benoitpoelvoorde.be/
Benoît Poelvoorde me plaît. Il confirme ma théorie selon laquelle les hommes qui acceptent leurs fêlures avec pudeur sont des plus séduisants.
« Le boulet » le fait passer pour la mocheté de service, lui le grand blond très mince, avec des cuisses fines de grenouille, nez biscornu, grand front à la Mozart et l’air un peu bête face au tombeur de service, Gérard Lanvin, le beau brun baraqué et protecteur, le mauvais garçon dont les filles rêvent.
Au lieu de s’en plaindre, il en rit (« J’en ai pris des râteaux, une vraie cabane à jardin ! »), en joue, et incarne à merveille les rôles d’idiot pas avantagé qui se prend des gamelles.
Ce mois-ci, Psychologies Magazine lui accorde un entretien (fin des vacances, retour aux lectures plus sérieuses…) Et comme à chaque fois qu’on lui donne l’occasion de s’exprimer, Benoît Poelvoorde montre qu’il n’est pas qu’une allure à faire rire ou faire pitié.
Il évoque son rapport à l’humour, à l’amour, commence l’entretien avec sa carapace, dans son rôle d’amuseur, léger et conformiste. Puis on l’interroge sur son père, mort lorsqu’il avait 12 ans. On sent que le sujet est un verrou, dont la clé ouvre sur le Benoit Poelvoorde intime. Celui qui évoque ses peurs, ses angoisses à grandir, qui parle de sa mère comme un petit garçon amoureux. Celui qui vit en se demandant ce que c’est que mourir vraiment et qui n’a pas d’enfant, pour ne pas être père, sans que l’on sache si c’est un choix ou un blocage. On sent que ce rapport à la vie est terriblement complexe, bien loin du Ghislain Lambert aux jambes arquées qui tremble après une overdose de produits dopants (« Le vélo de Ghislain Lambert »). « L’humour sert à rendre la vie plus supportable », dit-il. On le croit sans aucun doute.
Cet homme est un clown au sens noble du terme, celui qui derrière le masque au sourire large cache une sensibilité intense et de vraies questions sur lui-même. En oubliant que ces fêlures qu’il porte dans une des poches de sa veste se laissent surprendre discrètement dans son regard inquiet.
Il sera l’un des acteurs principaux du film Entre ses mains d’Anne Fontaine. Un rôle que l’on annonce à contre-courant de ce qu’il a pu faire jusqu’à maintenant, plus grave et plus sobre. Peut-être enfin un film à la hauteur de ce que Benoît Poelvoorde retient d’intensité et de sensibilité.
Psychologies Magazine se demande ce que cet homme a de plus que les autres et conclut en le définissant d’homme bon. Je crois qu’il est aussi un homme beau.
A lire:
15 juillet 2005
La moustache
Le titre est anti-commercial. Le film l’est tout autant.
L’entrée dans la folie est lente, maligne, on s’y enfonce sans s’en rendre compte, sans savoir à quel moment elle commence ni même si elle s’achève avec le film, on est emporté, sans résistance, comme ce bateau sur lequel commence l’histoire, bateau qui part à la dérive dans une eau pourtant tranquille, mais tellement sombre.
L’homme se rase la moustache. Sur un coup de tête. Puis il attend cette fameuse phrase, « tiens, tu t’as plus de moustache». Comme l’on dirait « tiens, tu t’es coupé les cheveux ». Cette même phrase que l’on peut détester parfois lorsqu’elle reste en suspens, qu’elle n’est pas suivie d’un « ça te va bien », ou lorsqu’on l’accompagne d’un « ça te change » que l’on ne sait pas toujours interpréter.
Cette phrase anodine à la noix. Qui prend une ampleur démesurée lorsqu’elle manque. Comme un bonjour à un collègue ou à un voisin, spontané, à peine réfléchi, qui n’engage à rien, surtout pas à une conversation, et qui, le jour où il ne sort pas, vous fait croire que vous étiez transparent à cet instant.
L’épouse amoureuse maintient que cette moustache n’a jamais existé, elle qui quelques minutes auparavant soutenait qu’elle n’avait jamais connu son mari sans. On se perd, il ne s’agit pas d’un mensonge, ni d’une comédie, encore moins d’un jeu qui consiste à faire croire que l’autre débloque. Tout le scénario de film est construit sur un ensemble d’affirmations de la vie courante contredites quelques instants plus tard, l’homme qui se croit fou a l’air d’être le plus sain de tous, et pourtant il s’enfonce. Quelques gestes suffiraient à rétablir la vérité, se dit-on, mais on ne sait pas quel est l’œil que l’on nous prête. Celui de l’aliéné qui voit des choses qui ne sont pas, ou celui de toute personne saine qui voit ce qui est, donc autre chose. Parce qu’il ne sait pas de quel point de vue il se place, le spectateur doit choisir, interpréter en humain, fou, sain d’esprit, ou un peu des deux, remettre en cause ce qui se déroule. L’homme est à Hong-Kong paraît-il. Peut-être pas. On ne sait plus.
On se dit qu’il y a une explication. Qu’elle viendra à la fin du film. Il n’en est rien. L’homme a les yeux bien ouverts. Dans une pièce sombre. On ne sait pas si les choses rentrent dans l’ordre ou si la folie continue, si le bateau qui dérive revient au port ou s’il s’engage dans un océan infini, entraînant avec lui tous ceux qui sont de près ou de loin liés à cette moustache.
Ce film est troublant, laisse un goût de métal dans la bouche, le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond, et que l'identité repose sur peu de choses. Une fois sorti de la salle, on cherche l’erreur. Autour de soi, en oubliant que le film est fini. La folie est sûrement quelque part, pas loin, prête à s’emparer de vous, sans vous laisser la moindre chance de la voir venir, pour ne pas vous permettre de savoir à quel moment les choses dérapent.
Dans son rôle d’homme torturé et déboussolé, Vincent Lindon est étonnant, touchant, frappant de naturel. On se demanderait presque de quel côté il se trouve.
25 avril 2005
Almodovar, le superbe
Tout sur ma mère a eu sur moi l’effet d’un coup de poing.
Ce jour-là, Almodovar est devenu pour moi l’homme de référence. Celui qui fait des films sur les femmes avec une sensibilité d’homme toute féminine. Ses autres réalisations, que j’ai découvertes par la suite, n’ont jamais démenti mon étrange sentiment de départ que cet homme n’est pas comme les autres. Il n’a de viril que l’enveloppe, le reste n’est que fragilité, respect et tendresse.
Tout sur ma mère raconte l’histoire de Manuela qui vit seule avec son fils Esteban, qu’elle voit mourir sous ses yeux le jour de son 17ème anniversaire, renversé par une voiture. Pour accomplir son deuil, elle décide de partir à la recherche du père, qu’elle a quitté des années plus tôt sans lui annoncer l’existence de cet enfant imprévu. Cette fois, elle veut tout lui dire. Dans sa quête, elle fait des rencontres. De femmes. Toutes des écorchées vives qui traînent avec elles une douleur qu’elles gardent bien au chaud, trouvant dans la drogue, la religion, le théâtre ou la prostitution une porte de sortie futile, un voile léger qu’elles posent sur leur souffrance et qui leur permet de vivre. Le rire s’invite parfois, comme des instants de grâce au milieu d’une grande détresse, pour permettre à la mort de revenir comme un boomerang, pour ne jamais être oubliée.
Les hommes sont à peine présents. On s’attend à les voir comme des lâches mais il n’en est rien. Ils ne sont pas à la hauteur, tout simplement. Absents, amnésiques, malades, ils sont faibles et fragiles face à des femmes fortes sublimées. Certains se travestissent, pour sortir de la carapace virile qui leur a été donnée comme par erreur, pour avoir le droit d’être fragile. Le père pleure enfin et meurt à son tour. Dans la peau d’une femme.
Manuela repart avec un nourrisson qui n’est pas le sien dans les bras. Il s’appelle Esteban. Pour prolonger la vie du fils, pour survivre à une douleur qui n'est pas dans l'ordre des choses.
Tout sur ma mère est un film magnifique. J’en suis sortie bouleversée et j’y repense souvent.
Pour le voir, il faut se préparer, il ne se consomme pas comme les autres, il s’appréhende comme une épreuve car il est dur. Tout en étant un très beau cadeau qu’Almodovar fait aux femmes en leur montrant simplement qu’il les a compris.

