Sage comme une image

Chroniques d'une amoureuse de photographie

12 septembre 2005

Fin d'été

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Il y a des jours, comme ça, lorsqu'il fait moche et qu'il pleut, on aimerait se réjouir du sale temps en se disant qu'il irrigue les champs, rend l'herbe verte, fait tomber la poussière et dégage les nuages. On aimerait aussi se dire que marcher dans la gadoue n'est drôle que si l'air est frais et qu'il nous met du rose aux joues. Il faut du rustique quand il pleut, de la paille mouillée, l'odeur de la campagne, et les chants des crapauds. On peut alors saisir entre les gouttes des images de vaches impassibles, trempées jusqu'aux os, chassant de leurs queues les mouches affamées, des images de veau qui tète, sans que l'eau qui dégouline ne se dilue dans le lait.

Sauf qu'aujourd'hui, il pleut sur le béton des immeubles, l'air est moite, on ne sait pas très bien s'il fait chaud ou pas, et le ciel est bien bas. Il pleut sans pleuvoir, une sorte de bruine fine qui entortille les cheveux fins, et dépose sur les joues un fard grisâtre et collant.

La semaine commence tristement. Vivement décembre, qu'il fasse vraiment froid et que l'on sache au moins en quelle saison nous sommes.

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07 septembre 2005

Bonne conduite

Justice sera faite.

La plainte que j’ai déposée contre l’automobiliste inconscient est sur le point d’aboutir. (voir chronique du 21 juillet)

Aujourd’hui, la propriétaire du véhicule était convoquée. Après avoir ignoré une première invitation, elle a finalement cédé, ayant peut-être compris que la police ne la lâcherait pas, et qu’une troisième tentative risquerait de se solder par un débarquement organisé d’uniformes qui feraient mauvais genre dans son quartier.

Elle est venue, encadrée de deux hommes, préparés à leur rôle de pitbulls en cas de force majeure. Parmi eux, notre fou furieux, bien assez stupide pour plonger sa tête creuse dans la gueule du loup justicier.

Fière à l’arrivée, prête à tenir tête, forte de ses deux molosses qui l’attendaient, elle s’est dégonflée comme un ballon de baudruche une fois seule, face à ses quatre murs et la phrase si simple du policier qui l’interroge : « Il nous faut un coupable et nous savons qu’il était dans votre voiture. Taisez-vous et vous paierez pour celui que vous couvrez. Ce serait dommage de commencer votre casier de cette manière ». C’est implacable, mais ça marche. Elle a lâché le morceau. Au suivant.

Le pitbull s’est transformé en limace. Lent à la détente, peu coopératif. Une menace de garde-à-vue de quarante-huit heures plus tard, il avoue. Tout. Celui qui se croit intouchable au volant de la voiture d’une autre et trouve une réelle jouissance face au danger se fait tout petit. Comme un enfant pris la main dans un sac de chouquettes.

Ce qu’il dit est effarant d’inconscience et de stupidité. Il ne l’a pas fait exprès. Il voulait juste draguer la fille au volant. Non, elle n’était pas plus jolie que ça (merci bien, je ne suis pas sûre de savoir comment le prendre… mais vu que cet homme est tout à fait répugnant à mes yeux, je ne m’en offusque pas davantage). Je ne suis pas jolie, mais ce qu’il a fait, il dit calmement l’avoir fait par habitude. Un jeu dangereux ? Il ne savait pas. Un grain de sable qui se glisse et fait tourner l’amusement en cauchemar ? Il n’y croit pas. Un crash à 110 kilomètres heure ? Silence.

Le dossier est bouclé. Il part chez le juge. Condamnation à suivre.

Un œil à son casier judiciaire.

L’affaire prend une autre tournure. Ce n’est plus juste une mise en danger délibérée de la vie d’autrui avec manquement caractérisé aux règles de conduite. C’est une récidive. Car cet homme-là a déjà joué. Oubliant qu’il n’y a que sur vidéo que le message « play again » autorise à retenter sa chance.

Escroquerie, défaut de permis, défaut d’assurance, recel, vol de voitures, de motos, outrage à agent de la force publique, rébellion, refus d’obtempérer.

Cet homme a un casier plus long que son CV. Il n’a que vingt ans.

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05 septembre 2005

Alors, heureux?

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Aujourd'hui, le centième jour a ouvert l'oeil. Aujourd'hui, la France retrouve le moral. Champagne!

Le prix de l'essence a flambé (on nous promet une redistribution... et je ne saurais dire pourquoi, mais je sens le mot "solidaire" revenir à grands pas...), de manière aussi vigoureuse que les immeubles insalubres qui prennent feu à des moments qui arrangent bien leurs propriétaires et diminuent cyniquement le nombre de personnes à reloger.

Même mon poulet roti du dimanche s'enflamme. Quinze euros, à ce prix, il a intérêt à être blanchi de toute grippe aviaire, le virus annoncé de l'hiver prochain qui va tous nous aplatir, à propos duquel un fichu rapport sera sorti des cendres (des immeubles insalubres?) pour nous montrer que c'était prévu mais que l'on n'a rien fait. Comme d'habitude. Pour ne fâcher personne, surtout pas les éleveurs de volailles et de maïs qui en plus d'avoir pompé toute notre eau, auront nourri leurs bêtes élevées en plein air pollué avec des graines contre-nature à base de frites et de ketchup. Normal, nous dira-t-on, pour des poulets sensés finir entre deux tranches de pain Harris au McDo du coin.

Pour économiser l'essence, il faudra rouler à 30 kilomètres heure sur autoroute, donc se lever une heure plus tôt, mais étant donné les risques grandissants d'incendie chez soi, il faudra s'habiller dans le noir et sans chauffage, quitte à louper une marche ou un angle de table et finir au SAMU.

Bref, l'hiver promet d'être chaud (ou glacial), entrecoupé de spots de Nicolas Hulot qui en élève modèle nous explique que notre planète va mal et que pour la sauver, il faut prendre des douches au lieu de bains et qu'en baisser la température de deux degrés permet de sacrées économies. En repensant aux inondés d'Amérique et d'Asie, ainsi qu'aux habitants des immeubles insalubres qui n'ont pas d'eau courante, on comprend que choisir la quantité d'eau qui entre chez soi devient un luxe. Alors je crois que pour mon bain, je dirai merde à Nicolas Hulot, et que vue la fièvre de cheval que m'aura refilée mon poulet contaminé, on me doit bien ça.

En attendant de devoir se chauffer aux rayons de la lune, quelques étincelles de feu d'artifice célèbreront ce centième jour de retour du bonheur. Personne n'a dit que ce moral durerait. Ce qui tombe bien, car vu l'hiver qui s'annonce, on pourrait prendre cette promesse pour un énorme mensonge.

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30 août 2005

Rentrée

Alors, c’était comment?

Voilà une phrase que j’ai entendue une bonne cinquantaine de fois aujourd’hui. Comme à chaque retour de vacances, parmi les collègues. Le jour où l’on a envie d’être petit, voire absent, est forcément celui où tout le monde vous parle, parce qu’à l’instant où vous franchissez de nouveau les portes du bureau, les gens réalisent que vous n’étiez pas là.

En arrivant à votre poste, ce qui était bien rangé sur votre table à votre départ est tassé dans un coin à votre retour, les quelques douceurs laissées pour amortir la fin des vacances ont été divisées par quatre, happées par le Fantôme du Sixième Etage et que personne n’explique. « Au fait, Bidule a emprunté ton poste ». Je ne connais pas Bidule, mais cette intrusion dans mon monde fait de boites de Kleenex, photo de Louloutte, chewing-gums poussiéreux, trombones tordus, stylos mâchés et reliquats de plaquette de chocolat me gêne. Je ne parle pas de ma tasse que j’ai oubliée de laver avant de partir au début du mois et au fond de laquelle patiente paisiblement une couche de moisissure marron. Non seulement je passe pour une crade, mais ce tas de toutes ces choses bien à moi me laisse à penser que le locataire m’envoie le message clair qu’il s’est permis de faire le ménage.

Ceux qui méritent une médaille sont les premiers, infiniment discrets mais terriblement gentils, qui vous souhaitent la bienvenue, avouent que vous leur avez manqué (??), et dans un élan d’affection qui n’a pas sa place ici, ils ont même pensé à déposer un bon-bec sur votre table. Un peu plus et ils vous déposeraient aussi un smack sur la joue.

Puis se déroule lentement le convoi de collègues qui veulent tout savoir, du nombre de fois où je me suis baignée en passant par le nom des personnes que j’ai fréquentées, tentant de dénicher un bon ragot de rentrée pour les voisines. Malheureusement, je ne suis pas de ce genre-là, on ne me la fait pas, je connais trop les racontars dispersés sur mes collègues (ceux-là même qui inventent ceux qui ne les concerne pas) pour entrer dans ce jeu-là. Ma vie est donc officiellement d’une platitude à mourir, et mes vacances faites de transat, boisson et plage. Point final. On ne mélange pas tout.

Enfin, les vacheries de retour sont succulentes lorsqu’on a laissé de côté sa susceptibilité. Elles sont toujours là, immuables, inchangées, constantes. On les attend comme des sucreries. Elles viennent. Toujours.

  • Tu étais en vacances ? Ah bon, à voir ta tête on dirait pas. (et sa variante : tu t’es tartinée à l’indice 60 pour être aussi peu bronzée ?)

  • Tu étais en famille ? Ca n’est pas le plan de secours quand on n’a pas d’amis, ça ?

  • Comment fais-tu pour avoir autant de vacances ?

  • Tu n’as pas lu tes mails pendant tes congés… mais, tu as fait quoi au juste ?

Cette journée se termine et l’on comprend que les vacances sont loin. Qu’il faut s’y remettre et rejoindre le moule. Reprendre sa place sur la chaîne de production et ne plus s’arrêter.

Dans les centaines d’emails à avaler se trouve parfois une pépite. Un truc décalé qui raccroche le sourire. Aussi crade qu'une moisissure au fond d'une tasse. Offert par un de ces gentils qui a compris qu'une rentrée a besoin d'être prise avec recul.

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28 août 2005

Lectures de voyage

Un voyage en train où l’on se retrouve sur le carré de quatre places, coincé près de la fenêtre et dans le sens inverse de la marche est un voyage qui s’annonce mal.

Un stupide programme informatique ayant sans aucun doute décidé que cette place était ma préférée, elle m’est automatiquement attribuée quel que soit mon mode de réservation.

Me voilà donc pliée en six, les genoux coincés entre la poubelle métallique qui ne peut pas contenir davantage qu’une peau de banane, et le poteau gris qui soutient un plateau d’un décimètre destiné à supporter la moitié d’un livre de poche. L’autre moitié ne pouvant suspendre dans le vide puisque du vide il n’y a pas, c’est à votre estomac d’être scié par la tranche du bouquin que vous finissez par coincer entre vos jambes, faute de ne pouvoir accéder à votre sac, lui-même entre vos pieds, histoire d’être certain que votre sang ne reviendra plus à vos orteils avant un certain temps.

Etant la première arrivée, j’en profite pour sortir tout ce dont j’ai besoin – oubliant au passage l’espace dont je dispose – à savoir eau, chocolat pour passer le temps, et surtout mes magazines. Ces fameux journaux qu’on ne lit devant tout le monde qu’en vacances, parce qu’en vacances, on a le droit d’être stupide et qu’il n’y a plus de honte à lire les magazines de filles qui promettent de faire de nous des top models et des bêtes de sexe à la mode, le temps d’un voyage en train.

Quelques minutes plus tard, un homme à lunettes un peu chauve et archi-concentré déboule en courant, s’arrête net devant mon carré et m’annonce qu’il est assis en face de moi. Le temps de réveiller mon cerveau en vacances et je comprends que je dois libérer son siège de mes pieds en chaussettes auxquels j’avais accordé un répit avant la phlébite. Mon voisin de face est parfumé à l’Eau de Transpiration version « extra strong », il dégouline de partout et je m’attends à le voir s’essuyer le front avec le rideau vert SNCF qui lui tend les bras. Il s’assoit, espère coller son sac entre ses baskets, mais un coup d’œil sous la table et il réalise que mon 39 associé à son 47 et à mon sac ne lui laissent aucune chance. Il sort tout son barda et deux magazines, face contre terre. Premier indice que ce type cache quelque chose, et voilà ma curiosité piquée.

Un deuxième voisin s’installe, c’est un militaire maigre comme un coucou, chargé d’un sac énorme rond comme un boudin qu’il expédie du petit doigt sur l’étagère au dessus de nos têtes. A la moindre secousse brusque, c’est sûr, la rangée s’écroule, moi dessous. Le petit mec mâche un chewing-gum avec énergie, s’installe à côté de Transpirator, fait vibrer ses biceps en les regardant d’un air satisfait et lance sa lecture sur la tablette. Sur la première de couverture, une fille nue aux lèvres et aux seins gonflés à l’hélium. Maeva la Cochonne nous raconte son quotidien. Transpirator louche sur sa droite, son rinçage d’œil lui provoque une deuxième suée. Je sens qu’il aimerait bien échanger avec l’un des siens, mais vu son profil, FHM contre PC magazine, ça ne va pas le faire.

Le train se met en route. Quelques kilomètres plus loin, le système de transpiration de mon voisin s’est calmé, il peut enfin apprécier ses lectures. Discrètement, il nous regarde, je fais semblant de dormir, tentant d’évacuer le sourire curieux qui précède les découvertes hilarantes. Transpirator comprend qu’il ne va pas pouvoir tous nous surveiller, prend sa respiration et attrape le premier journal avec le plus grand des sérieux. Cet homme a donc envie de savoir quel club de gym choisir, le poids qu’il aura dans dix ans, les sept positions du Kama Sutra qui plaisent aux femmes (coquin, va !), et surtout, comment les séduire tout en restant un homme (il ne faudrait pas non plus penser que séduire consiste à piquer le boulot des femmes, à savoir la cuisine, le ménage et les courses). Mon voisin a l’air d’apprendre énormément, je sens qu’il lit et relit chaque page comme un bouquin d’apprentissage de langues étrangères. Son sérieux associé à des haussements de sourcils réguliers me fait hurler de rire intérieurement, et je me mords les lèvres pour ne pas céder, infestant ma bouche d’une dizaine d’aphtes en puissance qui me dureront le temps des vacances.

D’un seul coup je m’arrête de faire pouffer mes intestins, et attrape mon magazine.

Au sommaire, les recettes pour garder la ligne sans se priver, les bonnes résolutions mode de la rentrée, les dix positions qui le feront craquer et le thème du mois Plaire aux hommes, on a trouvé le mode d’emploi.

Je croyais avoir acheté l’Express, mais visiblement je me suis trompée.

De mauvaise foi, moi ? Non, du tout, juste en vacances.

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21 juillet 2005

Derniers jours tranquilles d'un assassin en puissance

Demain, je porte plainte. Contre l’homme qui conduisait une Peugeot 306 noire immatriculée 807DGA95 ce 20 juillet. Un corps gras, mal rasé, avec un bouc sans charme, le tout servi sans cervelle mais avec un coulis débordant de stupidité.

Tout aurait pu s’arrêter à un simple appel de phare de ma part, lorsqu'une voiture en doublant une autre par la droite se rabat sur la file du milieu sans clignotant, en manquant de me heurter de plein fouet tandis que je finissais sagement un dépassement sur la bande de gauche. Une femme qui le rappelle à l’ordre. De quoi faire monter un crétin en crème Chantilly. Le voilà qui se met à clignoter de tous les côtés, warnings, gauche, droite, feux d’arrêt. Cet homme a parfaitement compris sa faute, il s’en amuse. Il va se lasser.

Quelques mètres plus loin, l’homme ralentit, se rabat sur la droite, et tandis que le véhicule devant lui l’oblige à freiner, il passe son bras par la fenêtre, me fait signe de passer, j’accélère pour le doubler. Au moment où je suis à sa hauteur, il me colle puis se faufile entre celui qui le précède et ma voiture, à quelques centimètres près, il nous entraînait dans son élan.

Queues de poisson, passage éclair sur la bande d’arrêt d’urgence pour m’impressionner, freinage sec et brusque qui m’oblige à piler, le conducteur s’éclate. Lorsqu’il finit par se dire qu’il serait mieux derrière moi. Il m’attend, se met à ma hauteur, son passager me fait de grands signes obscènes et contient difficilement une crise de rire, je regarde la route au bord des larmes lorsque sa bombe roulante apparaît dans mon rétroviseur arrière. L’homme au volant rit franchement, se rapproche. Je ne vois plus ses phares. A cent dix kilomètres heure, il est à moins d’un mètre de moi. Si je freine, il me tue.

Sortie de l’autoroute. Il faut choisir deux branches, chacune se terminant par un feu, qui est assuré de virer au rouge à mon arrivée. La Peugeot me suit, hésite, se demande laquelle je vais prendre. Je m’engage sur celle qui ne me concerne pas, puis à la dernière minute, change de trajectoire en traversant les zébras. C’est interdit. Cet homme m’a poussée à la faute, mais je suis enfin seule car pris de court, il a raté le coche.

Demain, je porte plainte. Pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Avant que ce fou furieux ne finisse par vraiment mettre en pièces la vie d’un autre et accessoirement la sienne même si celle-là m’est bien égale. Pour qu’il sache que l’impunité n’existe pas et que l'on ne joue pas à cette allure.

Tribunal correctionnel. Un an d’emprisonnement, quinze mille euros d’amende et cinq ans d’annulation de permis. Voilà ce que son comportement peut lui coûter.

Un séjour au service des accidentés de la route pourrait lui faire le plus grand des biens.

Pour voir à quoi ressemble vraiment un jeu qui tourne mal.

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19 juillet 2005

Pont sage

Un jour de pont se fête. D’autant plus lorsqu’il est l’un des rares offerts par une année pingre en vrais jours fériés. Encore plus lorsque la veille au soir, votre voisin du dessus a pris son studio pour un croisement de caserne et de Tour Eiffel, en organisant un bal des pompiers à domicile, et lorsqu’à minuit une pétarade Disneyland s’est mise à faire claquer tous les membres de votre chat trouillard. Ledit chat a perdu l’appétit et en tremble encore dans sa vieille boîte à chaussures planquée dans une valise.

Un jour de pont se fête. Par une grasse matinée réparatrice. Et l’espoir qu’au bout d’un petit déjeuner royal et réconfortant vous attende. A huit heures du matin. Tapantes. Le rêve s’arrête brutalement. Lorsque le chat terrorisé par sa nuit se remet à jouer des maracas avec ses moustaches. Vous avez bien entendu. Ce grondement désagréable s’intensifie, se transforme en son suraigu. Votre voisin d’à-côté ponce son parquet. Avec toute l’énergie d’un homme qui vient d’acquérir un nouvel appartement, et qui, plein de bonnes résolutions, retape à la main sa cage à lapin.

Petit déjeuner sur le pouce. Entre le changement de litière et la gamelle de pâtée pour Minoutte, pâtée qui s’est liquéfiée sous l’effet de la chaleur et que Louloutte regarde d’un air mauvais en se disant, tout comme moi, que décidément, ce week-end prolongé s’annonce mal.

Je sors de mon antre, telle une ourse mal léchée prête à décapiter le premier venu qui me dit bonjour, lorsqu’une voix guillerette me sort un enchanté qui me pétrifie. Il y a quelqu’un de bonne humeur pas loin. Un œil sur l’appartement vide qui a sa porte grande ouverte et d’où sort une odeur de White Spirite à vomir. La voix vient bien de là. Un type sapé d’un micro-short est accroupi sur un parquet sale et me sert un sourire grimaçant coincé entre deux gouttes de sueur, il est aussi rouge que le tissu qui le différencie d'Adam, et les trois poils fichés sur le haut de son crâne ont baissé la garde. Il se relève, me tend une main poussiéreuse et moite, m’explique qu’il n’en peut plus. Tout ça pour son fils, seize ans et demi, qui vient faire ses études dans le quartier. Je retiens l’âge. Celui des boums de pré-adultes. Des premiers pas en guitare électrique. J’imagine. Lui et le voisin du dessus, je suis gâtée.

La femme battue sort elle aussi. Passe sa tête couverte de camouflage anti-bleu pour saluer le nouveau voisin. Son chien tout froissé et plissé  prend le couloir pour une aire de jeu, se met à courir, et sa maîtresse confuse le suit en sautillant dans ses chaussures à talons, manque de tomber de tout son haut lorsque sa pompe se prend entre deux lattes mal jointes.

Je m’excuse, je dois partir, souhaite la bienvenue au crétin qui m’a sapé ma grasse matinée, et la femme battue reprend son sérieux, au cas où son jaloux de mari ne la surprenne, tandis qu’elle remet sa chaussure et quitte le nouveau.

Une escapade au marché me remet les idées en place, donne à ce vendredi mal entamé un air de vacances. Je remonte chez moi. Au fur et à mesure des étages, l’odeur de White Spirite prend les narines, et le crissement de la ponceuse s’attaque à mes tympans. J’arrive à ma porte. La femme du voisin est arrivée, et tandis que son bricoleur de mari s’escrime à quatre pattes avec le plancher, elle a l’air ailleurs. Le pinceau dans la main gauche, je la sens gênée. Elle s’écarte pour me laisser passer.

Une grande balafre blanche vient d’atterrir sur ma porte en bois vernie. Silence. J’aimerais lui rendre la pareille. Un grand trait de peinture au milieu du visage. Pour la forme.

Aujourd’hui, je vais planter des clous. A moins que ce ne soit des aiguilles sur des poupées de chiffon.

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05 juillet 2005

Le déménagement

Aider ses amis à déménager est une occasion rêvée de les connaître sous un autre angle. Une façon originale d’évaluer leur sens pratique, celui de l’organisation et de la propreté.

Ce week-end, j’ai été recrutée pour le déménagement d’une copine, ou plutôt je me suis portée volontaire, dans un élan soudain de solidarité pour une ancienne colocataire, laissant de côté mes lombaires capricieux de petite vieille.

Samedi matin, neuf heures. Comme prévu. Un œil resté sous la couette, l’autre mi-ouvert en éclaireur pour éviter les murs, la tignasse en pleine révolution après une nuit passée sous le coussin. Sur le palier, deux inconnus affalés sur le paillasson, déménageurs d’un jour eux aussi, jean crade ne pouvant l’être davantage, et baskets usées. On se salue. Je sonne. Personne. L’un de mes futurs collègues porteurs entame le petit déjeuner collectif et pique du nez. Je sens qu’il se rendort.

Une demi-heure plus tard, ladite copine arrive, tout sourire. Elle a ramené les croissants. Elle ouvre la porte de son appartement. Erreur. Le spectacle qu’elle nous réserve dépasse l’imagination. Des objets partout, éparpillés sur le sol. Pas un carton à l’horizon, des petites culottes en bataille, au milieu de bougies parfumées et de vieux Picsou Magazine. Le seul meuble qui a bougé est le canapé, déplacé au centre du salon, si peu à sa place. Rien n’est fait, tout reste à faire. Elle nous désigne un lot de sacs poubelle. Si ça peut vous servir… A cet instant, j’ai envie de hurler. Je sens que je ne suis pas la seule. Ma bonté se transforme en colère tournée contre moi, j’aimerais trouver une excuse, feindre le malaise, mais à voir le désespoir de ceux qui arrivent pour aider, je ne peux pas leur faire ça.

L’un des amis s’énerve, empoigne les vêtements qui traînent et les enfourne dans un sac bleu. Il se dirige vers la fenêtre, je me dis qu’il ne va pas le faire, mais il le fait, lance le sac par-dessus la rambarde, lequel atterrit à quelques mètres d’une inconnue qui sursaute.

Direction la cuisine. Un gros balaise s’attaque à la machine à laver, qui se met à dégorger toute son eau, entraînant les boudins de poussière mouillés qui dormaient sous son socle depuis deux ans. Une plaquette de chocolat ramollie glisse sur la flaque, heurtant sans complexe une vieille banane oubliée. J’ouvre le placard à provisions. Une conserve de lait de coco meurt en silence, rouillée sur les bords et périmée depuis deux ans, accompagnée dans sa douleur par un paquet de vermicelles jaunis très croustillants.

Je me sens mal. J’ai l’impression que les choses vont durer plus longtemps que prévu. Au milieu de la piscine improvisée, une prise électrique tente une brasse.

Quelques heures plus tard, l’appartement est presque vide. Restent quelques bouteilles d’alcool que l’on n’arrive plus à caser. Ce sera pour le prochain locataire. Vu l’état de son nouveau chez lui, il risque d’avoir besoin de réconfort.

Pendant le trajet qui nous mène à notre point d’arrivée, j’imagine l’état de l’endroit où nous allons.

En l’occurrence, un logement deux fois plus petit, dans lequel il va falloir mettre une vingtaine de sacs poubelle et cartons faits à l’arrachée. Le tout sans toucher les murs jaune poussin qui ne sont pas encore secs. Ni abîmer le parquet flottant qui vient d’être posé. Et ignorer un vieux bout de moquette pelé qui se délite par petits bouts dispersés dans l’unique pièce de l’appartement. Une bibliothèque nous tend les bras. Je m’y appuie quelques secondes pour reprendre mon souffle. Là voilà qui descend d’un étage, tandis que mon coude se retrouve armé d’une couche épaisse de sciure. J’ouvre une fenêtre car l’odeur m’incommode. Je tombe nez à nez avec un voisin qui cuisine. Des frites.

Le voilà qui sort, ravi de n’être plus seul. Il est ingénieur du son et à la vue d’une vieille guitare qui traîne, explique qu’il est fou de batterie.

Je quitte mon amie en souriant malgré moi.

Son appartement n’a qu’un seul radiateur. Dans le cagibi.

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30 juin 2005

Marées humaines

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La transformation qui s’opère en vous est progressive tout en étant rapide, vous vous sentez à la fois lourd et léger, planté dans le bitume et la tête ailleurs, gondolé et terriblement figé. L’air prend une saveur âcre, se raréfie et ce qui compte à présent, c’est l’eau qui se retire de votre bouche, soudainement réactive aux effets de la lune, et le souvenir de la dernière sécheresse se rappelle à vous comme une vieille nausée. Tandis que cette même eau vient perler sur le bord de votre front en pleine ébullition.

Le temps s’arrête, plus rien n’a de prise, le monde continue d’avancer, sans vous malgré votre présence bien réelle, vous êtes à cet instant obnubilé par l’état de flottement qui est en train de vous ôter toute faculté de réflexion et d’action. Vous aimeriez préciser que vous êtes bien là, participer à ce qui vous occupait quelques minutes auparavant, avant que cette vague ne vous envahisse par les doigts de pieds et ne vous contraigne à l’immobilité. Seulement rien n’y fait, vous ne pouvez plus parler car cette boule qui traînait depuis quelques heures dans le fond de la gorge est sur le point d’éclore, la voilà qui se rapproche de la sortie, comme la réplique de toutes ces vagues qui vous submergent.

Il ne vous reste que le regard pour lancer des appels à ceux qui vous entourent sans saisir l’ampleur de la transformation qui vous étreint. Tout à l’air normal vu de l’extérieur, vous êtes seul avec vos démons. Vos yeux imaginent des paillettes, autant de petites billes jaunes et bleues qui tachent votre univers, il n’y a plus rien à voir, le seul lien qui vous unissait à votre vie d’avant vient de se rompre.

Subitement, tout s’arrête et tout s’affaisse. La rupture entre vous et le reste est totale.

Vous venez de tomber dans les pommes.

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28 juin 2005

Au suivant

Tu aimeras ton prochain. Voilà bien la chose la plus stupide que l’on ne m’ait jamais dite.

Non seulement, je n’ai pas de prochain dans ma lignée, mais si on étend la notion de prochain à voisin, tout homme ou femme qui se trouve à portée de bras (ou de coup de coude), alors non, je ne suis pas d’accord. Mon prochain est peut-être un pédophile, un voyeur, un voleur, un idiot, un criminel, un malhonnête, et ne mérite pas mon amour, déjà particulièrement sélectif dans ses choix.

Vendredi, premier jour des soldes, en me baladant dans les allées du centre commercial, j’ai assisté à un beau carnage. Orchestré par une ribambelle de prochains dignes d’amour, sauf ce jour-là. La fièvre acheteuse leur a ôté la raison, ils couraient de tous les côtés, sandwich à la main, arme à étouffement dans des conditions d’usage aussi extrêmes. J’en ai même croisé une qui, pour ne pas perdre la moindre seconde, avait enlevé ses pompes à talons pour aller plus vite, oubliant la surface lisse du sol et manquant de peu un vol plané qui l’aurait amené directement sur le tapis roulant en direction du parking. Les genoux ont souffert, non à cause des kilomètres aller-retour diagonale gauche droite parcourus pendant la pause déjeuner, mais heurtés par les sacs et boîtes à chaussures qui avaient bien du mal à suivre en rang leurs propriétaires sportifs. Face à cette effervescence inhabituelle, les esprits s’échauffent, les prochains se hurlent dessus, qui pour une godasse à lanières pailletées, qui pour une tunique transparente turquoise qui n’ira clairement ni à l’une ni à l’autre, ou rétrécira de moitié dès le premier lavage. Tout ça pour avoir l’impression de faire des affaires. L’amour est très loin, le business d’abord.

En rentrant chez Promod, ce qui jusque-là m’amusait se transforme en une honte immense. Au-delà du crêpage de chignons pour un pantalon difforme, une scène de sauvagerie sans nom. Voilà mes prochains qui prennent les articles, les regardent d’un air médusé, et réalisant que s’attarder sur ce pull blanc tâché leur fait perdre l’affaire de leur vie et ne mérite pas d'être reposé sur son cintre, laissent tomber sans complexe ledit pull à terre, qui vient compléter un tas déjà bien avancé, piétiné sans état d’âme par des acheteurs peu regardant sur le principe de respect et de politesse. Les vendeuses sont bien payées pour ça. Ramasser ce qui n’a pas plu. Au milieu des traces de pieds moites et sales, laissées par des clients pressés.

Il faut à cet instant penser à ceux qui meurent de faim, souffrent du Sida, aux enfants d'Afrique qui s'amusent d'un carton et les transforment en masques, à ceux-là même qui n'auront pas le temps de grandir, arrêtés dans leur vie par la guerre, une mine, ou le manque de soins médicaux. Pour ne pas craquer face à tant d'indécence, il faut penser au pire.

Je suis sortie, avec la nausée. Non, vraiment, mon prochain me dégoûte.

Vive les chats.

Posté par emmanuelle2202 à 11:07 - Quand les choses tournent mal - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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